Les MUTINS de PANGÉE, coopérative cinématographique. Menu

PROLONGER LA NUIT AMÉRICAINE

Photo ©AFP

On n’a pas attendu l’élection de Trump pour se désespérer des États-Unis et de l’influence que cette démocratie de pacotille exerce sur nous en France. Une élection qui opposait Trump à Biden, en bout de course, était déjà un désastre, en premier lieu pour les victimes des guerres alimentées par les États-Unis, les enfants de Gaza n’ayant jamais été épargnés par celui qu’on appelait « Genocide Joe » dans les manifestations. Nous n’oublions pas qu’ils n’ont jamais cessé de livrer des armes à Israël et que le massacre de Gaza a pu se dérouler parce que les États-Unis ont utilisé leur véto au Conseil de sécurité de l’ONU (28 décembre 2023) pour bloquer le cessez-le-feu. Biden-Harris ont soutenu le génocide contre la grande majorité de leurs militants et de potentiels électeurs (près de 70 % de la base démocrate sondée s’était exprimée pour l’embargo sur les armes livrées à Israël). Nous n’oublions pas non plus les étudiants américains qui, pour avoir défendu la vie des Palestiniens, se sont fait violemment frapper, arrêter, expulser des campus et dont la vie a été totalement ruinée pour certains. Fallait-il qu’ils votent pour ceux qui les ont abandonnés afin de sauver l’Amérique du fascisme ? Mais il n’y a pas que ça, le rejet des démocrates est massif dans les classes populaires, il est le résultat de décennies de déconnexion avec le peuple américain, de destruction de l’aile gauche du parti, avec notamment le sabotage de la ligne sociale de Bernie Sanders, contre lequel Hillary Clinton avait triché lors du débat pour les primaires en 2016 (révélation WikiLeaks) et le choix de Biden pour se débarrasser durablement de la tendance Sanders, son maintien coûte que coûte pour ces élections alors que tout le monde le savait en bout de course.

Cette campagne électorale américaine a battu tous les records avec 15,9 milliards de dollars (pour l’ensemble, dont celle du Congrès), c’est-à-dire plus de trois fois le PIB de la bande de Gaza avant le 7 octobre 2024 et sa destruction (cf. Figaro du 6/11 : « Présidentielle américaine : 15,9 milliards de dollars levés par les candidats, un énième record »). Les autres candidats à la présidentielle ont été invisibles, sous pression, et la plupart ont renoncé avant l’élection. Les Verts européens ont même osé demander à la candidate écologiste Jill Stein de se retirer (alors qu’elle a pris clairement position contre le massacre des Palestiniens, ce qui devrait les inspirer). Elle ne s’est pas retirée, mais n’a pas attiré foule d’électeurs (environ 0,5 %). En milliardaires ayant soutenu les deux candidats, c’est Kamala Harris qui a emporté le match avec 81 milliardaires donateurs contre 50 pour Donald Trump. Avec les 900 millions récoltés pour Joe Biden, doublés pour Kamala Harris, soit au total 1 milliard 800 millions de dollars, c’est trois fois plus que la récolte de Donald Trump (cf. France Culture : « Financement de la présidentielle aux États-Unis : l’influence grandissante des milliardaires »).

Malgré tous ces milliards dépensés pour le show, Kamala Harris était annoncée comme perdante d’avance (par son propre camp, qui a dû vite changer de musique quand elle a été désignée pour remplacer celui qui n’arrivait plus à aligner ni un pas ni un mot devant l’autre). Les sondages ont donné finalement l’illusion d’un coude à coude qui n’a pas eu lieu. Une impressionnante liste de stars avait appelé à voter Kamala Harris, dont Beyoncé, Jennifer Lopez, Lady Gaga, Katy Perry, Taylor Swift, Stephen Curry, Oprah Winfrey, Eminem, George Clooney… et ça n’a pas marché, et probablement même joué l’effet inverse, les électeurs en colère détestant que de riches célébrités qu’ils perçoivent comme des nantis leur donnent des leçons de morale (c’est vrai chez nous aussi ça !). Mais, quel que soit le résultat, les classes populaires américaines sont trahies, car aucun milliardaire n’a l’intention de s’occuper de leur sort autrement que pour les tondre et leur faire les poches, les abandonner à leur sort, les laisser crever s’ils ne peuvent pas aligner les dollars pour payer leurs maladies, mais Trump emporte la majorité d’une classe ouvrière (blanche) qui ne sait même pas qu’elle compose une classe, qui a oublié d’où elle vient et qui ferait bien de voir Howard Zinn, une histoire populaire américaine pour retrouver la mémoire perdue en route.

Donald Trump a emporté le vote de celles et ceux qui sont sensibles à l’arrivée de nouveaux immigrés dans ce pays qui est composé d’immigrés, avec une percée chez les Hispaniques qu’il a pourtant traité de tous les noms (il a gagné 55 % des hommes hispaniques, 19 points de plus que la part de 36 % qu’il avait gagnée quatre ans plus tôt, alors qu’il a recueilli le soutien de 38 % des femmes hispaniques, soit 8 points de plus qu’en 2020. cf. Reuters). Mais c’est un phénomène qu’on retrouve souvent dans l’histoire des migrations : quand on est là et installé depuis plusieurs générations, on peut être tenté de fermer la porte derrière soi quand le pays s’enfonce dans les crises et qu’on ne voit aucune perspective. Là encore, il faut revenir à l’histoire du pays racontée par Howard Zinn, que Trump déteste, comme on peut le voir dans cet extrait :

On pense aux pauvres Mexicains, los lobos qui fuient leur misère traversent les murs au risque de leur vie parce qu’ils la rêvent un peu meilleure, parce qu’ils rêvent d’une Amérique qu’ont rêvé des millions d’autres gens avant eux.

On peut espérer pour le peuple américain que la lutte organisée, étudiante, syndicale, et un jour peut-être une prise de conscience de classe, leur permette de résister à tout ce que le pouvoir des milliardaires leur fait subir de malheurs. Howard Zinn et Noam Chomsky nous ont toujours montré la capacité énorme de révolte de ce pays cependant en déclin permanent (voir le film Requiem pour le rêve américain avec Chomsky)

Pour ce qui est du Proche-Orient, il semble que la position des États-Unis ne change pas grand-chose au terrible sort des victimes vu l’allégeance de Trump au gouvernement d’extrême droite israélien et le poids des lobbys aux États-Unis. Dans le génocide en cours, qui continue grâce au soutien et aux armes livrées par les États-Unis. Un nouveau rapport de l’ONU confirme que « les femmes et les enfants représentaient près de 70% des morts dans la bande de Gaza sur la période de novembre 2023 à avril 2024. » (cf. RFI du 8/11)
On aimerait que les choqués du jour élargissent leur indignation au peuple palestinien, mais il semble que dans la hiérarchie de la civilisation occidentale, le hooligan israélien blessé après avoir semé le chaos en ville est largement au-dessus du gosse palestinien brulé vif et découpé en morceaux par les bombes et des snipers.

Chez nous, on s’inquiète de l’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’Union européenne qui détermine notre quotidien. Sans se risquer à des prévisions, on peut regarder un peu en arrière et faire un point sur nos relations avec notre allié américain : nos dirigeants seront-ils encore espionnés par la NSA comme l’ont révélé Snowden et Assange du temps d’Obama-Clinton ?
Trump est souvent imprévisible selon ses intérêts du moment et l’Europe risque encore de sortir encore plus affaiblie, alourdie du poids de la course à l’armement, de sa dépendance énergétique, et de tout ce qu’on ne sait plus faire et qu’on importe… Ce qu’on sait, c’est que Trump n’a cessé de critiquer la politique de soutien à l’Ukraine de Biden et a accusé Zelinsky de manquer de volonté pour trouver une issue au conflit, le présentant comme « le meilleur commercial de la planète » (cf. Le Monde du 6/11 : « La victoire de Donald Trump plonge l’Ukraine dans l’inconnu »). Fanfaron comme toujours, Trump a promis un règlement de la guerre en 24 heures s’il était élu. Les États-Unis continueront-ils à soutenir la guerre en Ukraine jusqu’au dernier Ukrainien ? Ce n’est pas la morale qui dictera l’attitude de Trump qui fonctionne en businessman caractériel. Mais il est difficile de regretter l’attitude de Biden dans cette guerre interminable. On se souvient du sabotage du gazoduc Nord stream en mer baltique (le 22 septembre 2022) avec l’aide des États-Unis (et même annoncée d’avance par Biden avant le début de la guerre), coupant l’Europe de cette ressource énergétique russe et nous rendant encore toujours plus dépendants des États-Unis (voir l’enquête du journaliste d’investigation, interviewé ici par Aaron Maté dans The GrayZone : « Seymour Hersh : les États-Unis ont bombardé Nord Stream pour prolonger la guerre par procuration en Ukraine »)
À la surprise générale, non seulement Poutine n’est pas mort d’un cancer foudroyant comme on nous l’avait promis, son armée en déroute n’a pas été écrasée dans les premiers mois de la guerre, la Russie n’a pas été ruinée et l’Union Européenne est très affaiblie. Pendant ce temps, le monde se recompose, les BRICS prennent du poids. Nous payons chaque jour cette guerre sans perspective autre que de tester de nouvelles armes et d’entrainer des robots guerriers, pendant que les courageux pauvres soldats meurent dans des tranchées comme en 14-18. On parle désormais d’un million de victimes dans la guerre en Ukraine (cf. France Inter : « Un million de victimes au total dans la guerre en Ukraine, le bilan accablant tenu secret ») et ça rappelle cette phrase de Paul Valery que nous citions dans notre film sur Howard Zinn, résumant la Première Guerre mondiale : « Un massacre entre des gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas ».

Une des mauvaises nouvelles pour l’ensemble du monde est le retour à la maison blanche d’un « climatoseptique » assumé. Il a sans cesse promis de ne rien faire pour résister au bouleversement climatique en cours alors que les États-Unis font partie des trois plus gros pollueurs du monde (avec la Chine et l’Inde). Habituons-nous donc à gérer des catastrophes avec de la solidarité et pas grand-chose d’autre mais surtout, l’action pour le climat doit continuer à être une priorité sur laquelle "Faut Pas Mollir !"

 voir cette adaptation documentaire du livre de Naomi Klein : Tout peut changer)

Concernant la surveillance généralisée, la traque des dissidents, des lanceurs d’alertes, et des vrais journalistes, on peut s’inquiéter du précédent dans l’affaire Assange et du fait que Trump encense en permanence le fameux Mike Pompeo qui fut (entre autres vilenies) le plus virulent persécuteur du fondateur de WikiLeaks. Vu que les démocrates ont poursuivi la logique d’extra-territorialité du pouvoir de censure états-unien avec son Espionage Act, on peut craindre que la bande à Trump poursuive les persécutions contre tout journaliste d’investigation étranger qui envisagera (s’il y en a encore) de faire un travail d’enquête et de révélations sur les crimes et délits des États-Unis. Est-ce que ça sera encore fait avec la complicité de nos propres gouvernants et des grands titres de presse, comme ce fut le cas pour Assange ? On peut supposer qu’après avoir traité le président américain de fasciste, les domestiques vont vite revenir dans le rang et courber le dos, mais l’avenir nous le dira…

MIEUX COMPRENDRE AVEC CHRIS HEDGES

Pour aller plus loin, nous vous conseillons ce live de notre cher Chris Hedges (que les soutiens d’Assange et les spectateurs de notre film sur Howard Zinn connaissent bien), toujours lucide, honnête et combatif, ça change de BFM TV ou de France info ! (activez les traductions automatiques si besoin).

 Lire "Les fascistes américains - La droite chrétienne à l’assaut des États-Unis de Chris Hedges (Lux éditions)

DES NUITS AMERICAINES ENCORE SUR CINEMUTINS

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