Menu
En 2008, lorsque nous avons sortiChomsky & Cie au cinéma, nous nous sommes heurtés à la difficile compréhension en France du principe de liberté d’expression, pourtant hérité des Lumières. Avec son esprit scientifique, Noam Chomsky nous aidait à le comprendre ainsi qu’à définir ses limites car, quoi qu’en dise ses détracteurs - par hypocrisie pour les intellectuels et par indifférence pour tous les autres - il y en a des limites à la liberté d’expression (inciter à la violence en est une, Radio des Milles Collines au Rwanda en a donné un exemple terrifiant).
Nous payons collectivement ces négligences intellectuelles, car toute voix dissidente est, ou sera un jour, victime de la censure, quelle que soit la « bonne moralité » des valeurs défendues. Tout le monde l’a déjà plus ou moins expérimenté dans le monde du travail. Mais loin de nous l’idée de se flageller pour les erreurs passées, il faut comprendre et transmettre les éléments d’un débat rationnel.
Le principe de « précaution » qui consiste à censurer les orateurs avant qu’un seul mot ne soit prononcé, afin d’éviter « tout risque de trouble à l’ordre public » et la partialité du « deux poids, deux mesures » (double standard), mis en lumière par Noam Chomsky et Edward Herman dans La fabrique du consentement sont devenus la norme pour édicter la réalité. Cette dissonance rend fou, comme toute injustice.
Dès qu’il est question d’Israël-Palestine, l’ambiance se tend, la barque de la raison est secouée dans la tempête de la folie. Personne ne peut nier ce phénomène. Depuis la journée noire du 7 octobre, tout s’est encore accéléré. Alors qu’on savait que la population de Gaza allait subir un massacre de masse au vue des déclarations des gouvernants israéliens, le ministre de la Défense Yoav Gallanta affirmant que son gouvernement se « battait contre des animaux humains » en promettant « l’apocalypse » pour Gaza ; les manifestations de soutien au peuple palestinien furent interdites en France sous prétexte de « risque d’appel à la haine » ou de « trouble à l’ordre public » et le petit monde politico-médiatique français était animé par ce que n’avait pas dit Jean-Luc Mélenchon dans un tweet. La NUPES explosait pour "faire mieux" en mille morceaux. Puis il y a eu les accusations répétées d’antisémitisme, sans que la justice ne trouve le moindre élément dans ce sens, mais ce n’est pas nécessaire pour que la boucle médiatique tourne à plein régime et que les troupes soient lancées en meute. Mélenchon et ses camarades sortaient de « l’arc républicain ».
Pas très étonnant donc que, six mois plus tard, 33 970 morts et 76 770 blessés recensés à Gaza, les seuls arguments en défense d’Israël consistent à faire taire toute voix dénonçant les faits en la traitant d’antisémite et de porte parole du terrorisme. Des juges s’en mêlent parfois avec un certain zèle. Cette semaine, Jean-Paul Delescaut, secrétaire général de la CGT du Nord, a été condamné à un an de prison avec sursis pour « apologie du terrorisme » pour un tract diffusé en octobre, d’autres condamnés pour des slogans ou des pancartes dans des manifestations. « Apologie du terrorisme », ce n’est pas rien comme accusation, on ne conteste pas les décisions de Justice mais la fourchette d’interprétation est large. Comme pour les lois mémorielles, le fait de confier l’appréciation de l’histoire et des opinions exprimés aux juges transforme la vie intellectuelle et artistique du pays, ouvre le champ à une surenchère permanente. Les médias et les réseaux asociaux jouent souvent un rôle délétère. Et voilà donc logiquement une cinquième conférence de la LFI censurée ce jeudi « par principe de précaution », d’abord à l’université de Lille par son président sous pression, puis dans une salle privée, par le préfet lui-même « par mesure de sécurité » et un tas de circonvolutions autour du principe que si la tenue d’un débat est menacée par des groupuscules ultra-violents, le débat est annulé. La violence gagne donc et ce sont les victimes de la censure qui seront convoquées par la police ! Le président Macron a cependant dit qu’il souhaitait « que chacun puisse exprimer sa voix »… En même temps, c’est le président de la République qui nomme les préfets qui censurent à tour de bras et interdisent des manifestations et des meetings !
Rien de vraiment nouveau dans le pays de Madame Anastasie. On a déjà vu, en octobre dernier, le séminaire annuel à la Sorbonne « Marx au XXIe siècle » entièrement supprimé avant même qu’il ne commence. On a déjà vu précédemment, des conférences en physique quantique annulées dans des universités françaises parce que des gens n’étaient pas contents de l’invitation lancée à un scientifique qui avait, par ailleurs, défendu la liberté d’expression comme principe (La république des censeurs par Jean Bricmont aux Éditions de L’Herne) et alors qu’il n’y avait aucun risque de polémique de ce genre (bien que la physique quantique soit un domaine très débattu... mais c’est un autre sujet !). Le « principe de précaution » n’a visiblement pas de limites au royaume de l’absurdie ! Combien de fois, les défenseurs de la liberté d’expression se font traiter de tous les noms, systématiquement soupçonnés de défendre « les mauvaises idées », calomniés et à leur tour, sont censurés avec l’assentiment de ceux qui se disent : « Je m’en fous, ce ne sont pas mes opinions qui sont censurées ! » ou se débarrassant de tout débat en qualifiant les censurés d’« infréquentables » avec qui « on ne débat pas mais qu’on combat » ? Avec un résultat qui oblige à un peu d’humilité : une plus grande confusion encore et une percée historique de l’extrême droite et de ses idées.
Toutes ces intimidations, hypocrites censures et leurs conséquences reposent sur ce renoncement au principe de la liberté d’expression sur lequel un régime autoritaire peut facilement s’appuyer pour censurer. Et quand l’Université et l’État ne protègent plus les débats, c’est la raison du plus violent qui l’emporte. Noam Chomsky n’a cessé de rappeler que ne pas défendre le droit d’exprimer des opinions avec lesquelles on n’est pas d’accord, ce n’est pas défendre la liberté d’expression. Ce ne sont pas des idées facile à penser. On est sans cesse sur un fil et il y a beaucoup de manipulations. Mais, l’espoir réside dans le fait que, peu à peu, tout ce qui compte d’humanistes et de pacifistes dans le pays étant traité d’« antisémites qui font la promotion du terrorisme », et de plus en plus souvent censurés, les propos de Noam Chomsky seront enfin compris plus largement. L’espoir fait vivre, et vivre c’est lutter ! Bon courage !
Ce texte était dans la lettre-info des mutins du 20 avril 2024.