Les MUTINS de PANGÉE, coopérative cinématographique. Menu

L’angoisse du gardien de cathédrale avant l’incendie

Il est 18h18 ce fameux 15 avril 2019 quand un voyant s’allume sur la grande armoire électrique de la cathédrale Notre-Dame, indiquant une vaste zone qui peut désigner deux endroits distincts : les combles de la sacristie et ceux de la nef, puis un numéro de série : ZDA-110-3-15-1, correspondant au détecteur de fumée qui s’est déclenché. Un parmi les cent soixante que compte la cathédrale. L’agent de sécurité en est à sa dixième heure de permanence ce soir-là, en raison de l’absence de l’agent qui aurait dû le remplacer. Il envoie un employé du clergé pour vérifier dans la sacristie plutôt que dans les combles. Ne décelant rien pendant quelques dizaines de minutes, le préposé semble être convaincu qu’il ne s’agit que d’une fausse alerte. À 18h28, l’agent de sécurité envoie un message à son supérieur pour lui demander de l’aide. Ce dernier ne le rappelle qu’à 18h43 pour lui donner la localisation exacte. Mais il est trop tard. Les pompiers sont appelés à 18h49. À 19h10, les premières lances à eau sont utilisées. Cinquante-deux minutes se sont écoulées entre le déclenchement du voyant et l’intervention des pompiers.

En 2017, Quentin Zaraoui-Bruat, cordiste, a été enseveli dans un silo, à 21 ans. Éric Louis a fait de sa mort injuste, un réquisitoire dans le livre On a perdu Quentin*. contre ceux qui, en silence, laissent mourir les gens au travail, « Durant des semaines, armés de houes, de pioches, de pelles, parfois de marteaux piqueurs, des cordistes éboulent des centaines de tonnes de blocs de sucre au milieu d’une poussière et d’une chaleur insoutenable. Ils sont lucides : nous coûtons moins cher qu’une machine qui permettrait de faire vider le silo par gravité. »

En 1950, le cinéaste René Vautier, envoyé en Afrique par la Ligue de l’enseignement pour montrer la mission éducative conduite dans les colonies, avait déjà fait le même constat dans le film Afrique 50. « Il paraît qu’il existe, au-delà des mers, des rouleaux compresseurs qui sont des machines fort utiles pour faire les routes, mais en Afrique pas besoin de rouleaux compresseurs, les Noirs reviennent moins cher. Perfectionner l’équipement, à quoi bon ? Une machine ferait le travail de vingt Noirs, bien sûr. Mais vingt Noirs à cinquante francs par jour reviennent moins chers qu’une machine. Alors, usons le noir... »

Les obsèques de Quentin n’ont pas été célébrées à la cathédrale Notre-Dame. Aucun hommage ne lui a été rendu aux Invalides et il n’a pas reçu de légion d’honneur à titre posthume. Pour lui, le parvis de l’église de Pluzunet, obsèques civiles, mais le cimetière se trouvait juste derrière l’église. Ça tombe bien, les curés, aussi, sont fatigués des cadences infernales. En novembre 2020, deux prêtres s’étaient suicidés, ce qui avait profondément alarmé l’épiscopat français. À Notre-Dame, les carillons ont été électrifiés à la demande des prélats, fatigués de devoir actionner un système de câbles à la force des bras. La thèse d’un court-circuit électrique a été avancée dans l’enquête en cours sur l’incendie.

C’est sûr, Emmanuel Macron sera rayonnant lors de la réouverture de la cathédrale qui couronnera notre génie technologique, là où cinq avant, notre pays n’était même plus capable de fabriquer des masques en papier…

Le soir de l’incendie, le président de la République devait intervenir à la télévision pour répondre, autrement qu’avec des LBD, aux revendications exprimées depuis de longs mois par les Gilets jaunes. Il a annulé son allocution et s’est immédiatement rendu sur le parvis de Notre-Dame où se situe le point zéro de toutes les routes de France, c’est-à-dire le rond-point originel. À sa place, au Moyen Âge, se dressait un poteau nommé « Échelle de Justice » au pied duquel les condamnés s’agenouillaient pour faire amende honorable. Tête et pieds nus, tenant en mains un gros cierge de cire jaune, ils portaient sur la poitrine et le dos une double pancarte indiquant la nature de leur crime. Ici, la cupidité.

Avant 2015, deux agents payés au SMIC se partageaient la sécurité à Notre-Dame. À quoi bon payer deux agents au SMIC pour surveiller un bâtiment dont la superficie équivaut à onze terrains de basket ? Un seul fera l’affaire ! À quoi bon former plus de 21 heures un agent pour protéger un bâtiment dont la construction en a nécessité 1 752 000 ? Laissons les riches payer ! Ils sont assez bêtes pour croire qu’ils achètent leur place au paradis, 200 millions d’euros pour chacune des familles Arnault et Bettencourt, et une plus petite pour la famille Pinault, 100 millions d’euros.

Des personnes portées au découragement, et c’est la moindre des politesses, noteront que n’importe quel supermarché compte plus d’agents de sécurité que Notre-Dame. Ils verront derrière la splendeur de la restauration cet esprit de « malfaisance sociale » qui consume les vies humaines des ouvriers, des colonisés, des croyants, des fonctionnaires, des esthètes, des sensibles, des sincères, des égarés, des militants dans une quête incessante d’économies, au détriment de la sécurité, de la justice, du respect et du bonheur. Ces petites choses que réclamaient les gilets jaunes. Probablement celles auxquelles aspiraient aussi l’agent de sécurité qui venait de commencer ce nouveau boulot, seulement trois jours avant l’incendie. Peut-être même qu’il avait le sentiment d’entrer dans l’histoire.

Laure Guillot

* Voir aussi les autres livres d’Eric Louis