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Crédit image : A woman with coins for a head, 1979. (Alfred Gescheidt/Getty Images)
Quand on essaye de proposer des projets dans ce qu’on appelle le monde de « la culture et des arts », c’est l’affirmation qu’on entend le plus ces temps-ci : « Il n’y a plus de sous ! ».
Peu à peu, cette contre-vérité entre dans les têtes et on finit même par le croire. La création artistique en France est en train d’être ouvertement détruite. Au rythme où vont les annonces, l’exception culturelle tant défendue et enviée dans le monde ne sera bientôt qu’un souvenir. Le RN, tant redouté par le monde de la Culture n’est pas aux manettes, mais ça se passe sous nos yeux, dans le silence assourdissant de la ministre de la Culture Rachida Dati, reconduite bien que mise en examen en 2021 pour « corruption et trafic d’influence passif par personne investie d’un mandat électif public » en lien avec sa fonction de conseil pour la filiale de Renault-Nissan (entre 2010 et 2012, elle aurait perçu 900 000 euros de cette filiale alors dirigée par Carlos Ghosn, ce qu’elle conteste, bien sûr, et on la présume innocente, bien sûr, mais on comprend qu’elle a d’autres préoccupations que de sauver la Culture).
Attaquer la Culture, ce n’est pas seulement se venger d’un siècle d’art contemporain et de cinéma expérimental, ou de présumé « wokisme », ça touche aussi la vie associative dans son ensemble et, peu à peu, on voit aussi supprimer des ateliers avec des gamins. Car pour bien faire, il faut souvent dépenser quelques centaines d’euros pour payer l’intervention de professionnels qui viennent partager leurs connaissances et leurs expériences avec des profs ou des animateurs. On nous le raconte partout où nous passons, on le voit, on le vit. Bien sûr, partout, les gens font des pieds et des mains pour faire quand même. Il y a des bonnes volontés, beaucoup de bénévolat. Mais est-ce bien raisonnable de se laisser peu à peu convaincre que tout est remplaçable, que des vies consacrées à des métiers d’arts et de techniques pointues ne valent pas d’être partagées et transmises ? On a peur d’une contagion du goût pour l’art et la culture ? On a peur que les gosses rêvent un peu d’autres horizons avant Parcoursup ? On préfèrerait fabriquer plutôt des petits soldats pour la prochaine guerre ? Contre toute critique, les menaces de certains élus qui tranchent dans les budgets sont implacables : « Vous ne voulez quand même pas qu’on arrête les crèches, les écoles, les routes, l’approvisionnement de l’eau… ? » Mais sur ces sujets là aussi, c’est un désastre qu’on constate en traversant la France en long, en large et en travers.
Le premier à avoir ouvert la chasse à la Culture ces dernières années fut le président du Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez (LDR). Un cap a encore été franchi avec Christelle Morançais (Horizon), présidente de la région Pays de Loire qui a carrément revendiqué la volonté de détruire le soutien à la Culture qu’elle jugeait globalement « d’extrême gauche ». En décembre dernier, la coupe budgétaire représentait 70 % de suppression d’aide dans la Culture, le sport, l’aide sociale, la vie associative, l’égalité homme-femme. Un carnage qui a des conséquences même sur de gros événements, comme La Folle Journée de Nantes, qui avancent pourtant des arguments de grandes retombées économiques sur la région et d’une résonance internationale qui devraient au moins convaincre la droite (ce n’est pas ce que nous défendons en priorité, nous qui préférons la multitude d’initiatives et le modèle uzestois aux grosses machines).
C’est donc bien un combat idéologique avant d’être économique. La contagion atteindrait maintenant les élus du PS, comme dans l’Hérault, où Kleber Mesquida, président (PS) du conseil général de l’Hérault, s’est vu accusé de vouloir supprimer 100 % du budget de la Culture (Libération — 28/01/2025), annonce qu’il aurait faite lors d’une réunion avec les vice-présidences créant beaucoup d’inquiétudes. Il a depuis démenti dans un communiqué de presse et affirme que la baisse ne sera « que » de 48 % ! (sic). Technique de vieux renard pour faire passer la pilule ? Ce ne serait pas la première fois de la part d’un personnage bien connu des mutins de Pangée. Lors de l’affaire du corbeau de l’Hérault en 2009 (racontée dans notre film La cigale, le corbeau et les poulets), Mesquida n’avait pas hésité à faire passer ses opposants pour des terroristes, ce qui les avait conduits au gnouf alors qu’ils étaient totalement innocents. Pour sa défense, il faut avouer que ces opposants avaient eu l’outrecuidance de dénoncer de petits arrangements, notamment l’implantation d’une immense décharge publique à Saint-Pons-de-Thomières, projet avorté grâce à la mobilisation citoyenne et notamment celle de Pierre Blondeau de la Cigale, qui a payé cher son engagement. Lors des élections législatives de 2022, le fameux Mesquida n’avait pas été très brillant non plus face à l’élection de la députée RN qu’il semblait préférer au candidat LFI. Mais il n’est pas le seul dans son parti à avoir ce genre de préférence… Alors, aujourd’hui, on a beaucoup de mal à tomber dans le panneau.
– Lire ici la communication du département de l’Hérault
La vigie citoyenne dans La cigale, le corbeau et les poulets
Dans son communiqué, Kléber Mesquida explique que la situation budgétaire de l’Hérault a été notamment « particulièrement dégradée par une baisse très conséquente des dotations de l’État » et que l’impact global s’élève à 103 millions d’euros de budget en moins pour le département. Ces coupes budgétaires sont pourtant le résultat de choix politiques, européens et nationaux, bien sûr, mais aussi locaux. Combien de projets foireux, d’aménagements douteux, de soumissions à des intérêts privés, de repas gastronomiques, de bouteilles de champagnes et de petits fours préservés au sacrifice du reste pour venir désormais nous expliquer qu’il n’y a plus rien ?
Les symboliques gabegies du pouvoir nous disent leur mépris et devraient automatiquement les disqualifier. Prenons le cas d’un des premiers pourfendeurs des aides à la Culture, Laurent Wauquiez : (les fastueux dîners de Laurent Wauquiez aux frais de la Région — Mediapart — 13 octobre 2022). En 2023, il a été pris la main dans le sac pour avoir dépensé 77 000 euros pour des déjeuners avec des députés, sénateurs et journalistes, et 46 000 euros pour des repas du même genre, dont un fameux (et probablement délicieux) dîner avec l’écrivain Michel Houellebecq, qui a coûté 1 248 euros.
Le Premier ministre François Bayou, dont on attend impatiemment les choix budgétaires, a commencé son mandat en décembre par un petit aller-retour au conseil municipal de Pau par un vol en Falcon 7X qui a coûté environ 18 000 euros aux contribuables (Coût financier, environnemental et politique.... Le trajet en Falcon de François Bayrou à Pau soulève plusieurs interrogations — France info - 18/12/2024). Laissons de côté son caprice du premier jour à Matignon, quand il a exigé l’ouverture de la cheminée obstruée… le béarnais est plus frileux que ses compatriotes montagnards que l’on croise sur nos routes pyrénéennes.
Mais ce genre de caprice est courant au sommet du pouvoir, comme on a pu le constater ce mois-ci avec le fauteuil à 34 000 euros du président du Sénat, Gérard Larcher (LR). Le poids du pouvoir nécessite probablement de bien solides chaises pour préserver ses délicates fesses sénatoriales assises sur un siège qu’il occupe depuis 11 ans (Gérard Larcher reconnaît une « erreur » après l’achat de fauteuils pour 34 000 euros — Le Point — 12/01/2025).
On pourrait continuer longtemps la liste de ces délires du pouvoir, tellement les scandales de ce type se succèdent depuis des années, et détournent les citoyens de l’intérêt pour la politique, ce qui a pour effet d’empirer la situation et d’enfermer toute critique dans le mot valise "Populisme".
En fait, ces petites affaires ne sont que des affaires symboliques qui ne représentent pas grand-chose par rapport au résultat des orientations politiques depuis la première élection du président Macron.
Quelques éléments :
– La Cour des comptes estime que les baisses d’impôts depuis 2018 ont contribué à dégrader le déficit public de près de 62 milliards d’euros en 2023.
– Un rapport de France Stratégie de 2023 estime que la réforme de l’impôt de solidarité sur la fortune a provoqué une perte de 4,5 milliards d’euros.
– La « flat tax », créée en 2018 pour simplifier l’imposition des revenus du capital, a fait perdre potentiellement 1,8 milliard d’euros à l’État.
– La baisse du taux de l’impôt sur les sociétés représente un coût budgétaire de 11,1 milliards d’euros.
– « L’exit tax » (taxe contre l’exil fiscal) révisée par Macron en 2018 représente des milliards de pertes pour l’État, quasiment impossible à évaluer.
On peut continuer ainsi tous les cadeaux qui ont été faits au capital et qui nous ont conduits à cette catastrophe en cours, aggravée par la guerre en Ukraine, notre positionnement international fortement affaibli par les tergiversations de Macron, avec ses alignements et soumissions aux puissances de la finance et des théories néo-libérales les plus radicales. (Budget 2025 : quels impôts ont été supprimés ou baissés sous la présidence Macron ? — Le Monde — 20-09-2024)
Les capitalistes très subventionnés nous font sans cesse la leçon d’austérité, se plaignent des « coûts du travail » et des protections sociales, de la Culture désormais (la honte les a totalement quitté) , dont ils n’ont cessé de dévaloriser le « capital » créatif pour en faire un produit industriel comme un autre, consommable et jetable. On ne peut pas faire confiance à leur dieu « le marché ». Seuls l’impôt, les taxes et les systèmes de solidarité et de caisses peuvent compenser les destructions provoqués par ce système néo-libéral. Et ce n’est pas pour rien que la propagande se concentre sur la haine de l’impôt et des taxes et cherche à détruire toute règlementation, assimilée à de la mauvaise bureaucratie.
La massive évasion fiscale, qui permettrait de soutenir l’effort commun pour tirer tout le monde vers le haut, reste un des sujets tabous. L’estimation du manque à gagner est difficile selon la Cour des comptes, mais on parle souvent de 80 milliards d’euros par an qui échappe à l’impôt, et jusqu’à 100 milliards selon certaines sources, alors que le budget de la Cuture en France en 2024 était de 4,45 milliards (hors audiovisuel public).
La (très) grande évasion fiscale, le documentaire de Yannick Kergoat (dont le nouveau film Personne n’y comprend rien, est actuellement au cinéma) donne une série d’arguments qui devraient définitivement clouer le bec à qui ose encore nous dire : « Il n’y a plus de sous ! ».
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