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On a appris la mort de l’immense artiste, le cinéaste David Lynch, qui a prouvé que, pour toucher profondément les gens par le cinéma, on n’était pas obligé de renoncer à la complexité et à l’expérimentation, car le cinéma n’est pas seulement un divertissement audiovisuel médiocre, c’est aussi un art, et ça ne l’empêche pas d’être populaire. Encore faut-il que les propositions soient possibles et que des producteurs et des diffuseurs aient un peu de curiosité et de talent aussi. Avec sa série Twin Peaks dans les années 90, Lynch a même totalement révolutionné la série télé, à l’encontre des codes du genre (tout le monde ayant admis qu’il n’était pas nécessaire de comprendre l’intrigue pour être emporté !).
Quelques jours avant, on appris la mort du camarade Jean-Louis Ribreau, qui animait l’association Clin d’œil en Gironde et avec qui on a fait des tournées de projections-débats mémorables. Un passeur extraordinaire, passionné, qui faisait un travail de dingue pour soutenir le cinéma indépendant et organiser des séances partout où il pouvait. Il a diffusé tous les films des mutins de Pangée, avec toujours le même enthousiasme et la même énergie. Il savait convaincre les programmateurs les plus hésitants, quitte à les secouer un peu, et ils ne le regrettaient pas. C’était un allié hors pair. On a pris des fous rires mémorables avec lui, entre deux considérations sur les politiques locales, une critique acerbe de la politique culturelle dans le monde néo-libéral, des considérations sur la Chine, en s’engueulant sur des détails d’une interprétation plus ou moins marxiste du monde plus ou moins réel et du cinéma. En essayant de ne pas trop le contredire quand il nous conduisait d’une salle à l’autre sur les chapeaux de roues, on a traversé des ronds-points par le milieu en voiture pour arriver à l’heure… à l’apéro avant la séance. Quitte à y laisser quelques enjoliveurs, il nous calait parfois trois séances dans la même journée. Parfois nos conversations au bistrot pendant le film étaient tellement animées qu’il fallait partir en courant pour arriver avant la fin du générique et entamer le débat avec la salle (essoufflés et jamais saouls, car nous sommes des professionnels). Avec lui, on a battu des records, pas forcément de spectateurs, car il savait aller dans les coins, là où ils sont plus rares, mais ces records valent largement les entrées au cinéma. En tout cas, Jean-Louis restera toujours dans les mémoires des cinéastes et intervenants qu’il a fait tourner (en bourrique même !). Nous n’oublierons jamais ces aventures vécues grâce à lui, les fois où on s’est égaré au milieu de la nuit dans des chemins au cœur des grands vignobles bordelais, des rencontres hors du commun qui justifient toutes les difficultés rencontrées quand on essaye de montrer des films eux aussi hors du commun. C’était un personnage drôle, intello, curieux, sensible, politique, révolté, écorché, attachant, une grande gueule magnifique, un cinéphile comme on en fait plus. Jean-Louis est irremplaçable, il va nous manquer pour les prochaines tournées. S’il y avait un paradis pour les gens comme lui, il y foutrait un sacré bordel !
Nous avions filmé Jean-Louis à la Fête du poulet à Saint-Pons-de-Thomières, il avait lancé l’alerte sur la diffusion des films « entre l’art et la pizza » comme il disait. Il dénonçait les peurs de politiques culturelles de la « gauche mollassonne » qui a détricoté l’éducation populaire et participé à la dépolitisation générale. La tendance qu’il avait constatée s’est depuis accélérée. Nous étions en 2017, le président Macron avait séduit assez d’électeurs avec ses yeux bleus et son projjjééééé. Nous étions inquiets du tour de passe-passe du bloc bourgeois et de l’aveuglement de ceux qui croyaient que leur culture « bien pensante », vidée de son histoire politique, obsédée par l’idée qu’il fallait contenir les initiatives engagées, allait les protéger des idées d’extrême droite. L’intervention de Jean-Louis, à revoir ci-dessous, reste très pertinente aujourd’hui !