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Un nouveau Dreyfus ?

Madrid, 11 mars 2004, des bombes explosent dans des trains de banlieue et font environ 200 morts et 1900 blessé. Les attentats ont lieux à trois jours des élections générales. En l’absence de revendications, dans un premier temps, l’ETA est désigné comme responsable des attentats. Mais rapidement c’est la piste de Al-Qaïda qui est privilégiée. Un procès aura lieu en 2007, et le jugement du tribunal suprême, en 2008.
Le procès est rempli de contradictions qui ne seront pas toutes résolues.

A partir d’éléments accessibles à tout le monde, dont les les vidéos du procès, Cyrille Martin a essayé de reprendre rigoureusement les éléments de l’enquête, avec le recul du temps et des nouvelles données qui se sont accumulés une à une. Une fois de plus, comme toujours dans ces affaires, le traitement média à chaud est totalement discrédité... mais là n’est pas l’essentiel. Des contradictions se sont révélées tout au long du procès. La décision de justice est donc remise en cause par ce documentaire.

Ce genre de sujet étant plutôt "casse gueule" et souvent à l’origine de "théories du complot" farfelues, il est notable que le réalisateur ne s’aventure pas sur ce terrain et reste sur les faits à disposition. Cependant, sans qu’on puisse en tirer des conclusions définitives, les questions posées sur les dysfonctionnement de l’enquête et le traitement judiciaire de l’affaire sont graves et appellent à des réponses que nous n’avons pas à ce jour. L’Histoire finira peut-être un jour à éclairer toutes les zones d’ombres... En attendant, le film pose des questions importantes.

LE MOT DU RéALISATEUR

Ce documentaire pose la question de savoir si Jamal Zougam, un marocain condamné pour les attentats de Madrid (200 morts le 11 mars 2004), ne serait pas un bouc émissaire. La plus grande partie du documentaire est consacrée au procès de cette affaire, qui a été filmé, et dont il ressort que les éléments à charge contre Zougam sont bien minces, voire inexistants. Par exemple ses empreintes, dont les médias avaient tant parlées, avaient été inventées. Les 2 témoins qui affirmaient l’avoir vu dans les trains sont beaucoup trop tardifs : ils ont témoigné 3 semaines et un an après les faits, et ne sont donc pas fiables. Une bombe retrouvée intacte (dans laquelle Zougam aurait bêtement utilisé un téléphone avec une carte SIM issue de son magasin) est apparue de manière étrange dans un commissariat, et le chef des démineurs a assuré qu’elle ne pouvait pas provenir des trains parce qu’ils les avaient fouillés 4 fois, et j’en passe… Tout semble indiquer que la décision du juge de le condamner répond à la nécessité de fermer ce dossier, peut-être pour empêcher l’émergence de questions trop dérangeantes.

Mon documentaire aborde l’ensemble de cette affaire, mais j’ai choisi d’insister sur le sort de ce pauvre Jamal Zougam, qui est emprisonné dans des conditions très dures depuis 12 ans. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler pour les plus jeunes que l’affaire Dreyfus est une affaire d’espionnage de la fin du XIXème siècle, dans laquelle on avait fait « porter le chapeau » à un militaire français juif. La comparaison me semble juste dans le sens où l’accusation de Dreyfus comme celle de Zougam est due à leur appartenance ethnique et religieuse, et correspond aux clichés racistes de leur époque. Le cliché du XIXème siècle était que les juifs étaient des traîtres en puissance, et aujourd’hui que les musulmans sont des terroristes en puissance.

J’avais bouclé ce documentaire en octobre 2015 pour sa projection au festival Cinémed de Montpellier, c’est à dire avant les attentats du 13 novembre à Paris. J’espère qu’il permettra d’apporter des éléments de réflexion dans les débats, en cette époque où l’islamophobie est de plus en plus instrumentalisée.

Cyrille Martin

- Le site du film nouveaudreyfus.net

Entretien avec Cyril Martin

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à cette affaire au point d’en faire un film ?

Les attentats de Madrid, en 2004, m’avaient beaucoup choqué, je me rappelle être resté longtemps devant la télévision ce jour-là. Mais ensuite je n’ai pas suivi particulièrement cette affaire, jusqu’au jour où, en navigant dans la presse espagnole (je parle cette langue), je me suis rendu compte qu’il y avait une réelle polémique au sujet de ces attentats. Les deux plus grands quotidiens, El Pais et El Mundo, défendaient des thèses radicalement opposées : le premier (suivi par la majorité des autres titres) jugeait l’enquête judiciaire solide, et le second y pointait un grand nombre d’incohérences. Une telle opposition "thèse contre thèse" m’avait frappé, moi qui était habitué, avec la presse française, à beaucoup plus de consensualité entre les médias. Et bien que je me sente idéologiquement plus proche d’El Pais, force était de reconnaître que les arguments avancés par El Mundo étaient beaucoup plus convaincants.
Pourtant la justice espagnole avait rendu son verdict en 2007 : elle entérinait l’enquête judiciaire et condamnait Jamal Zougam. C’est ce sentiment d’injustice qui m’a donné envie de travailler sur le sujet. D’autant plus qu’à travers Zougam, c’est l’ensemble de ses coreligionnaires musulmans installés en Europe qui se retrouvaient d’une certaine manière stigmatisées par ce jugement. Cela amenait de l’eau au moulin de la fameuse théorie du "choc des civilisations" chère à l’administration Bush, qui n’était pour moi rien d’autre que le dernier avatar du vieux principe de "diviser pour mieux régner". Une autre motivation était de produire un travail de critique des médias (constructive je l’espère), à l’instar d’un Pierre Carles, en montrant un cas concret dans lequel je jugeais qu’ils n’avaient pas su tenir leur rôle de 4ème pouvoir, régulateur des autres pouvoirs (en l’occurrence du judiciaire), rôle indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie.

Quelle méthode avez-vous utilisé ? Quels étaient vos principes d’enquête et de réalisation du film ?

Dans un premier temps, j’ai confronté les thèses de plusieurs journaux espagnols sur les différents aspects de l’attentat, point par point, ce qui m’a permis de me faire un avis sur le sujet. Ensuite la décision de le traiter sous la forme d’un documentaire s’est imposée assez naturellement puisque les enregistrements vidéos des audiences ont été mis en accès libre sur internet (de manière surprenante, l’institution judiciaire n’a pas consigné les débats par écrit, et les transcriptions qui existent ont été faites par des bénévoles à partir des vidéos). Ces vidéos sont des sources de tout premier ordre, puisque ce sont les témoins et surtout les enquêteurs eux-mêmes (inspecteurs, policiers scientifiques, médecins légistes, etc.) qui viennent témoigner sous serment sur le déroulement de l’enquête. Elles constituent donc la matière première principale de mon documentaire, qui est d’ailleurs le premier documentaire critique de cette enquête qui soit basé sur les images du procès, y compris en Espagne.

Avez-vous eu des contacts avec la famille, les avocats ou d’autres personnes liées de près ou de loin à l’enquête ?

A mon sens, les déclarations faites pendant le procès constituaient une matière première suffisante quant à l’exhaustivité des aspects abordés et à la crédibilité des sources. Je me suis donc concentré pour donner une cohérence à cette matière (plus de 300 heures d’enregistrement vidéo, d’intérêt variable), plutôt qu’essayer d’approfondir avec une enquête "de terrain" des questions qui avaient pour la plupart déjà été posées au procès. D’autre part, j’ai préféré mener à terme la réalisation et le lancement de mon documentaire avant de contacter l’entourage de Jamal Zougam, notamment pour que mon engagement soit crédible à leurs yeux.

Est-ce qu’il existe des enquêtes de journalistes sur le même sujet ?

En Espagne, le journaliste qui a le premier jeté un pavé dans la mare en pointant les incohérences de l’enquête est Fernando Mugica, d’El Mundo, environ un mois après les attentats. Il a écrit de nombreux articles en ce sens pendant à peu près deux années, puis a abandonné le sujet, évoquant des pressions lors des rares occasions où il est revenu sur l’attentat. Peu à peu, c’est donc un autre journaliste d’investigation, Luis Del Pino de Libertad Digital, inconnu jusque-là, qui est apparu comme le fer de lance de la remise en question de l’enquête. Son travail de critique du dossier d’instruction, auquel il a réussi à avoir accès, est extrêmement précis et très souvent pertinent. Ce qui l’est beaucoup moins, à mon avis, ce sont les sous-entendus qu’il lance à partir du constat de l’erreur judiciaire. A savoir que les véritables coupables de l’attentat seraient des éléments des services secrets en lien avec le parti socialiste, qui a gagné les élections générales 3 jours après l’attentat, en profitant de la bourde de José Maria Aznar (parti populaire, droite), qui avait tenté de le mettre sur le compte de l’ETA (l’organisation indépendantiste terroriste basque, qui n’avait jamais rien commis de tel). Ce thème de la peur des "rouges", toujours prêts à dégainer le couteau qu’ils ont entre les dents, semblerait anachronique en France, mais il est récurrent dans un secteur des médias espagnols dont fait parti Libertad Digital. Alors qu’El Mundo est généralement classé au centre-droit, c’est donc une branche de la droite beaucoup plus dure qui a fini par apparaître comme motrice dans la critique de l’enquête. Par conséquent, et malgré les doutes qu’ils pouvaient avoir, beaucoup d’espagnols, irrités par les outrances habituelles de ces médias, n’ont jamais vraiment prêté attention aux objections qu’ils faisaient à l’enquête.

Comment la presse française a traité le procès ?

En France, il semble qu’il y ait eu la même réaction de rejet dans les milieux hispanistes, où la mémoire des républicains vaincus lors de la guerre civile de 36-39 a généralement une grande influence. Ceci explique en parti qu’aucun média français n’ait relevé les incohérences pourtant flagrantes de l’enquête et du procès, à de rares exceptions près, comme celle de Jérôme Bony, un grand reporter chevronné de France 2, qui a fait part de ses doutes à l’antenne dans les jours suivants l’attentat (il semble qu’il n’ait malheureusement plus été envoyé à Madrid par la suite). France 2, qui est la chaîne qui avait couvert l’enquête le plus longuement, a fait une couverture minimale du procès : un sujet au 20 heures pour son ouverture et un autre, laconique, pour le verdict, 8 mois plus tard, où on se demande si les journalistes ont vu une seule audience du procès. On se demande également si ce long silence ne trahit pas une gêne pour rendre compte d’une enquête judiciaire qui prend l’eau de toute part. Quant à la presse écrite, un exemple représentatif est celui de Libération, qui dans un numéro spécial pour les 10 ans du 11 septembre, a consacré une double page à l’attentat de Madrid sans évoquer un seul doute, et qui continuait à avancer des éléments à charge que le tribunal lui-même avait pourtant officiellement déclaré irrecevables 4 ans auparavant. Mais il est vrai que le sujet est complexe, ne serait-ce qu’à cause de la bourde d’Aznar sur l’ETA, qui a fait couler beaucoup d’encre, ce qui a sans doute occulté d’autres aspects non moins troubles de l’affaire.


Avez-vous eu l’occasion de discuter avec des journalistes qui ont travaillé sur le sujet ?

Beaucoup de journalistes espagnols ont malheureusement décidé de tourner la page. En France, des personnes qui avaient travaillé sur l’aspect le plus connu de l’attentat, à savoir cette tentative d’Aznar d’incriminer l’ETA, ont découvert en voyant mon film les doutes que le procès a fait émerger de manière indiscutable.

Bien que vous ne vous risquiez pas directement à exposer des hypothèses, pensez-vous que votre film peut être accusé d’alimenter ce qu’on appelle « les théories du complots » et vous faire ainsi rejoindre la liste des farfelus conspirationnistes infréquentables ?

C’est vrai que les attaques sur ce thème sont devenues courantes, et pas toujours à bon escient. Mais pour moi une chose est claire : s’interdire d’aborder un sujet sous prétexte que parmi les gens qui s’y intéresseraient il pourrait y avoir une certaine proportion de paranoïaques, ça serait un très mauvais calcul pour la bonne santé de la démocratie, qui passe nécessairement par des débats libres et contradictoires.
Et que ceux qui auraient l’idée de me suspecter de vouloir faire le jeu de je ne sais quel infréquentable se rassurent : je me suis toujours senti "de gauche" (tout en mesurant la part d’ambiguïté de ce terme au stade actuel de développement du capitalisme, comme l’expose très clairement Jean-Claude Michéa ). Concrètement, j’ai milité dans plusieurs partis et associations, notamment pour défendre l’idée du partage du temps de travail, de la semaine des 4 jours. A une époque où le retour de la croissance économique n’est ni probable ni souhaitable (les ressources de notre planète n’étant pas illimitées), je crois que le partage du temps de travail est le moyen le plus efficace de lutter contre le chômage et de retrouver le plein-emploi. Cela inverserait le rapport de force entre travailleurs et employeurs dans la négociation des augmentations de salaire et des conditions de travail (plus de "chantage à l’emploi" ). Et ça pourrait aussi favoriser l’intégration de toute une frange de la population qui est actuellement laissée à l’écart, alors que le processus d’intégration s’est toujours fait principalement à travers le monde du travail. Quelqu’un comme Pierre Larrouturou explique très bien cela, par exemple dans l’entretien filmé récemment par le syndicat belge FGTB. A l’époque où Larrouturou semblait avoir une réelle influence au sein du Parti Socialiste (et où celui-ci n’était pas au pouvoir ), je me suis ainsi engagé au Mouvement des Jeunes Socialistes. J’ai aussi milité, par la suite, au Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon.

Qu’espérez-vous avec la diffusion de ce film ?

J’espère évidement que la justice sera rendue et la vérité établie, pour Jamal Zougam et pour toutes les victimes de l’attentat. Je souhaiterais aussi que le film apporte des éléments de réflexions, à une époque où on sent bien qu’une forme d’islamophobie, basée en partie sur des faits de terrorisme, est en train de monter et d’être instrumentalisée.

Pensez-vous qu’un procès puisse être un jour ré-ouvert ?

Je l’espère, mais quels que soient les éléments nouveaux qu’on puisse apporter, le sort de Jamal Zougam sera toujours entre les mains de juges anti-terroristes et non d’un jury populaire tiré au sort dans la population. Et malheureusement on a vu lors du procès la somme impressionnante d’éléments à décharge que les juges se sont permis d’ignorer. Personnellement je crois que le meilleur moyen de faire avancer cette affaire est de la faire connaître le plus largement possible, de manière à ce que l’opinion publique puisse peser sur une nouvelle décision de justice. On a déjà connu ce cas de figure, lors de l’affaire d’Outreau par exemple.

Entretien réalisé par Les Mutins de Pangée en avril 2016


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À propos

Auto-production de Cyrille Martin
Réalisation, scénario, montage, son : Cyrille Martin
Caméra, dessins : Irene Ortega et Cyrille Martin
Musique : Pascal Musso et Maxime Gyé-Jacquot
Interprétation : Cyrille Martin, Irene Ortega