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Le rond-point de la colère

LE ROND-POINT DE LA COLÈRE
filmé par les téléphones des gilets jaunes d’Aimargues
et mis en récit
par Pierre Carles, Olivier Guérin, Bérénice Meinsohn,
Clara Menais, Laure Pradal, Ludovic Raynaud

Présentation par l’équipe qui nous a envoyé ce film

Il était une fois le petit peuple des Gilets Jaunes entre Camargue et métropole de Montpellier. Au commencement de ce peuple, il y a une colère, un cri, du désespoir. Au commencement de cette mobilisation, un décor : des ronds-points en zone le plus souvent péri-urbaine.
Le rond-point, symbole du fantasme capitaliste du fluide qui ne s’interrompt jamais et se régule lui-même. Ce petit peuple de GJ s’attaque à cette fluidité en trompe l’œil, cette mobilité sociale mensongère, cette cruelle injonction à être « en marche ». Leur vie tourne en rond entre travail pénible, précaire et fins de mois difficiles. Une vie qui n’a plus de sens, où entre centres commerciaux et espaces pavillonnaires, on passe d’un rond-point à un autre en perdant peu à peu tout but.
Le rond-point d’Aimargues est un de ces premiers lieux emblématiques de la mobilisation, symbole d’une France périphérique, un no man’s land entre voie ferrée et autoroute, petites entreprises, centres commerciaux et vignes où se croisent chômeurs, petits artisans, ouvriers agricoles, saisonniers, retraités...
Un rond- point, pas seulement filtrant mais bloquant dès novembre 2018, siège de tensions régulières avec les forces de l’ordre, d’incendies, des airs de mini- zad. Une micro société qui se constitue avec plusieurs groupes correspondants aux 3 sorties : Lunel, Vendargues, Aimargues.
De ce lieu de passage anonyme et froid, ils en feront au fil des semaines un lieu de rencontres et d’échanges.

Ce rond-point sera l’unique décor de notre film, notre unité de lieu où tout se joue, une pièce de théâtre à ciel ouvert où la diversité humaine se côtoie.
L’histoire de cette mobilisation sera racontée à partir du prisme des GJ, à partir uniquement de leurs images réalisées depuis leur téléphone portable.
Les gilets jaunes vus par les gilets jaunes, pas en surplomb mais à hauteur de rond-point, avec des sangliers rôtis sur place, des constructions de cabanes et de cuisines collectives, des formes de solidarités de toutes sortes.

Une centaine de vidéos de particuliers récupérées, le plus souvent des images en « live » filmées par des GJ qui s’improvisent journalistes reporter, des vidéos avec les outils d’aujourd’hui, leur téléphone, objet personnel polyvalent qui permet de filmer, poster, partager, communiquer en direct les événements sur les réseaux sociaux. Parfois ce sont des vidéos plus élaborées par des vidéastes GJ amateurs avec drone, montage, musique et chansons écrites par eux-mêmes.
Sur ces vidéos on assiste en direct aux événements, à leurs tensions, leurs progressions : de la fabrication de cabanes à leur destruction par les CRS, des barrages bloquants aux blocages filtrants, de la complicité avec les forces de l’ordre à leur trahison. On est témoin de la solidarité qui se met en place, des GJ qui se politisent peu à peu, du refus de la taxe carbone à l’élaboration du RIC. On passe d’une ambiance à une autre : ambiance de guérilla avec hélico, lacrymo, incendies de palettes puis accalmie avec une ambiance festive avec barbecue et musique la nuit puis le jour le rond-point devient la promenade du dimanche en famille où l’on se donne des nouvelles, et où l’on glane les infos du peuple des gilets jaunes d’ailleurs.
Devant nous se jouent de véritables micro dramaturgies, avec de l’émotion, des propos spontanés mêlés à des réflexions philosophiques, de la colère, des doutes, des peurs, des espoirs...

Nos reporters ont des pseudonymes, on les reconnait par leur façon de filmer, leur voix, leur accent…

Kurt, ancien légionnaire au ton ironique, au parler rapide, nous informe en direct des situations tendues, au milieu des cris, du bruit des hélicos, il livre en direct ses impressions et quelques messages politiques : « aucune révolution ne s’est faite sans violence », « fin des privilèges ».

Sonia, saisonnière, la cinquantaine, spontanée, accent du sud, nous fait visiter le rond-point comme un site touristique, s’arrête de temps en temps pour embrasser de nouveaux amis, exprime sa fatigue au fil des jours, se plaint du froid, téléphone à sa fille par Skype tout en filmant, se moque et drague les CRS avec d’autres femmes, se demande quels hommes véritables se cachent derrière ces boucliers de robocops.

Llyann, réalise des vidéos en live en faisant des panos circulaires de l’intérieur du rond-point, personnage émouvant à la voix enfantine : « c’est magnifique ce qui se passe sur ces lieux de rassemblements : liberté, fraternité, c’est fou, je vis ces trois mots ici, c’est magique ».
Llyann se sent investi peu à peu de la mission de filmer, progresse techniquement et monte un groupe sur FB : « Tintin au pays des gilets jaunes » où il poste toutes ses vidéos.

Gabriel, toujours en pleine action, affolé, court du rond-point à l’autoroute : « les CRS arrivent, je pause mon portable pour mettre ma tenue de combat.., partagez tous s’il vous plait … on a bloqué les camions pour nous faire une armure… 20 cars de CRS juste pour nous… Il me reste juste 60% de batterie…regardez l’hélico qu’aucun média ne montrera… t’inquiètes pas ma chérie, je fais attention… »

Kamel quant à lui est le roi du drone et le rond-point s’y prête, un terrain de jeu qu’il maitrise parfaitement. Images fluides vue d’en haut du flux et des blocages des voitures, vue d’ensemble de la topographie du lieu avec ses courbes, son autoroute et ses centres commerciaux et au milieu du terre-plein abimé par les différents incendies : de minuscules êtres en jaunes isolés ou regroupés.

Mais aussi Valérie, Mazout Pochot, Jennie...

NOTE D’INTENTION

Nous sommes six professionnels, réalisateurs et monteurs, à fabriquer ce film. Nous nous sommes lancés ensemble dans cette aventure à partir d’une interrogation commune : comment rendre compte du mouvement des gilets jaunes qui se déroule à nos portes, au rond-point d’à côté, comment être au plus près de leur parole et de leurs actes ? Pour contrebalancer toute la désinformation sur ce mouvement par les flux d’images du pouvoir de BFM ou LCI, pour s’éloigner des multiples paroles d’experts des plateaux et des portraits caricaturaux de GJ, il nous a paru évident qu’il fallait tout simplement partir d’une matière qui leur appartenait, qui leur était propre. Un film qui ne se contenterait pas d’une parole à travers des interviews mais qui en s’appuyant sur leurs propres vidéos dévoilerait à la fois leur vécu et leur propre regard sur les événements, leur témoignage en direct et leur expérience d’amateur reporter qui transmet à leurs proches, leurs amis ou inconnus de Facebook.

A partir de cette matière, à nous de réaliser un véritable film, de faire acte de création à partir de cette matière brute. A nous de rendre compte de leur vécu et de leur vision de façon cinématographique. Il s’agira bien sûr d’un travail de montage avant tout pour construire une histoire avec sa part de suspense, d’émotion, de dénouement ..
Partir d’un échantillon, un seul rond-point avec sa singularité, son territoire et s’attacher à quelques personnages clés, que sont nos reporters qui auront double fonction dans notre film : personnages et informateurs.
Sur la forme du film, nous serons fidèles à leurs vidéos en restituant le plus souvent le format vertical de leurs images avec parfois en surimpression les messages écrits envoyés de leur téléphone. Il nous semble important de rendre compte de ces nouveaux outils de lutte. Le mouvement est parti d’une pétition en ligne, Facebook a joué un rôle central dans ce mouvement social en permettant aux GJ de se coordonner, de s’informer, de débattre et de communiquer vers l’extérieur. Le mouvement utilise plus Facebook et très peu Twitter, qui est lui davantage utilisé par une population jeune, diplômée et urbaine. Les vidéos « live » qu’utilisent beaucoup nos personnages est un format mis en avant par la plate-forme depuis quelques mois seulement .
Les vidéos live, les messages en direct , les groupes FB seront donc au cœur de notre film. Fond et forme à la fois du film seront des témoignages sociologiques du mouvement.

Le film sera construit en suivant la chronologie de la mobilisation, les mois de novembre et décembre 2018 ont été les temps forts de la mobilisation sur ce rond-point. Depuis janvier 2019, après un énième saccage par les CRS de leurs cabanes, ils se sont repliés à proximité du rond-point, au bord de la départementale, sur un terrain agricole privé, ils ont reconstruit une cabane, plus grande et plus durable où trône un drapeau français et un portrait de Che Guevara. Il ne reste plus que notre reporter Tintin au pays des GJ qui filme leurs débats et leurs méchouis du vendredi soir. Le film se terminera peut-être sur ces irréductibles gaulois repliés mais pas vaincus, où l’on comprend à travers leurs discussions que la mobilisation est maintenant ailleurs avec les préparatifs des différents actes des manifs dans les métropoles voisines.
Dans notre film, la petite histoire du rond-point d’Aimargues fera écho à la grande histoire des GJ.

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