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L’équerre et le fil à plomb

« J´aurais passé ma vie à m´interroger sur la fiction du souvenir qui n´est pas le contraire de l´oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on récrit la mémoire comme on récrit l´histoire ». Chris Marker

Avec l’écriture, la photographie fut pour Chris Marker l’un des premiers moyens de dire « JE ». Ce fameux pronom personnel qu’il ne cessa d’utiliser jusqu’à la fin de sa vie, le dissimula dans ses différentes impostures. Le « JE », auquel il lui est arrivé trop souvent de se résigner au fil de ses interventions a toujours été pour lui sa façon de se fondre dans le « nous » du collectif. Voir est un tout, c’est en quelque sorte ce que développa Chris Marker dans ses choix. Le regard n’est jamais neutre. Certes ses photographies sont d’abord des enregistrements de choses vues dans une situation précise, mais en même temps, elles sont le résultat d’une décision, pour ne pas dire d’une impulsion. Tout en enregistrant ce qu’il voit, Chris Marker fixe ce qu’il n’a pas vu, et qui le plus souvent est hors du cadre. Il isole l’événement en lui accordant une plus-value, sans pourtant lui attribuer l’épithète de message. Pour lui, JE lui appartient tout entier. Confirmer et construire une vision globale d’une réalité, telle serait donc sa démarche. L’artiste n’est-il pas là pour reconstruire le réel ?

JE-dis

Chris Marker, sans éviter parfois le pittoresque essaie dans un portrait, une maison, une rue, un terrain vague, à chaque déclic de trouver le microcosme, la quintessence d’une certaine manière d’être, de vivre. Une fraction de seconde suffit pour représenter l’indicible, une biographie insérée dans l’Histoire. « Une seule seconde fait bien comprendre ce qui se passe sur la planète » confirme Sebatião Salgado. Ainsi Marker transforme-t-il l’anecdote en récit, une trace en interprétation du réel, une empreinte en perspective, une archive en tragédie. Il a un œil infaillible, pour aller à l’essentiel. C’est un chercheur de traces qui découvre les strates, et met au jour ce qui affleure. Jamais il ne cède au pouvoir désuet du romantisme ou encore à ce que l’on appela à une certaine période le réalisme socialiste. Les images estampillent la peur des rêves. Un élément, note d’humour, contrecarre notre première vision.
Dès le début Marker pratique la photo-Histoire, puis le ciné-Histoire pour arriver à l’internet-Histoire. En aucun cas il ne peut être classé dans la catégorie du photo journaliste. L’actualité, il doit d’abord la digérer pour ensuite la redonner à voir. Il se détache de l’immédiat afin d’atteindre la durée, voire la pérennité . En travaillant à une réorganisation du monde il lutte contre l’oubli, d’où cette éternelle quête de la mémoire vive. Toute photographie, même la plus anodine, peut s’inscrire aussi bien dans le passé plus ou moins éloigné, le temps présent, et même pourquoi pas, dans le futur. S’il y a un champ dans lequel la photographie entre de plain-pied, c’est bien celui de la mémoire où coexistent des temps contradictoires. Mémoire et photographie ne se conjuguent pas à la même vitesse. Pourtant, parfois, à l’inverse des parallèles, elles se rejoignent en toute simplicité.

L’Écrit-dit.

James Joyce écrivait : « un portrait n’est pas une pièce d’identité, c’est plutôt la courbe d’une émotion ». Si l’écrivain a raison dans la seconde partie de sa phrase, ce n’est pas toujours le cas pour sa première proposition, car cela dépend étroitement de ce que l’on entend par identité. Bien entendu la photographie froide, raide, sans sourire apposée sur un passeport ne reflète que mécaniquement un visage. Mais dès lors qu’un photographe comme Chris Marker brosse le portrait d’une personne complice ou inconnue peu importe, le résultat est tout autre. Ami, il oublie tout ce qu’il connaît de lui, afin d’être le premier surpris de son ignorance. Inconnu, il essaie de faire naître une relation sans familiarité, car au cœur de tout portrait il existe un impératif : faire surgir la vie, en oubliant ce qui pourrait faire penser à une image figée pour l’éternité. Photographe du silence, le flou emprisonne sa pensée, là, où le soleil en abyme décroche des espaces de lumière.

JE-dis la mémoire des méandres.

Hier le « Rolleifleix », puis le « Pentax » Un état d’esprit. Robert Doisneau voit dans le Rolleifleix « l’apothéose de la courtoisie, du respect de l’humilité ». Avec le 6 x 6, le photographe vous regarde dans les yeux sans aucune provocation de sa part, tandis qu’avec le 24 x 36 on devient chasseur d’images. Tout est souvenir. Éprouver l’intensité du présent, c’est déjà s’approprier un souvenir pour le ranger dans sa mémoire. Ainsi la photographie serait-elle capable de mentir ? Images serties de clarté, de mots et de passé composé. En permanence Chris Marker a tenté de retrouver son enfance, ou du moins les traces que celle-ci a déposées. Atteindre la perspective erronée d’un monde révolu pour lui octroyer l’aspect d’une biographie, telle a été sa démarche. Pourtant son ami Armand Gatti l’avait prévenu : « Ce n’est pas la mémoire qu’il faut entretenir, mais la pensée, la connaissance ». Parti à la quête de l’éternité figée dans l’instant, Marker, homme pudique, dès ses premiers essais, a fort bien compris l’infidélité de sa mémoire face à l’Histoire. Sceptique convaincu, il accorda au voyage les bénéfices de lecture de plusieurs rayons de bibliothèques. Quoi qu’on dise, il a toujours refusé d’admettre que la photographie suspend ou arrête le temps.

JE-dis, la mise en scène.

Contrairement à Henri Cartier Bresson, le cadrage, la composition picturale n’existent pas chez Chris Marker, lors de sa prise de vues. Ce n’est jamais un souci pour lui, car il sait qu’il pourra toujours modifier au tirage ce qui ne va pas. Il me semble que Chris Marker enregistrait ses images telles qu’elles se présentaient à lui, spontanément, avec ce que cette technique, ou absence de technique peut représenter de défauts. Ensuite un travail aussi important que la prise de vue commençait. À partir de ces documents bruts, il dessinait une « mise en scène a posteriori ».
François Duffort, responsable du laboratoire qui effectuait le développement et le tirage des films de Chris Marker me confirma l’hypothèse de la mise en scène, à partir des planches contact et des clichés.
« Sous ses équerres de cadrage, le sujet était redressé, décalé ou rapproché, rendu plus présent par l’élimination de bordures ou détails non signifiants : une photo ordinaire, médiocre à la limite prenait un sens, une force qui procédait – manifestement – de sa faculté de raisonnement ; on sentait qu’elle avait déjà sa place dans une succession… ce qui m’a souvent frappé – et dès le début - c’est l’acuité « évidente » de son esprit, la vitesse « intelligente » avec laquelle il s’appliquait à ce genre d’activité ; intelligence, faculté de compréhension, immédiate mise en œuvre, que je n’ai plus jamais rencontrée avec cette force et bonheur dans le résultat ».
Chris Marker dès ses premières photographies fut un grand metteur en images. La réunion de 800 images prises dans 26 pays entre 1955 et 1965 le prouva. Si j’avais quatre dromadaires atteste ce besoin de mise en scène. Ainsi l’ajustement, la perfection créeront l’intemporalité recherchée pour donner naissance à cette beauté. À un moment la photographie ne lui suffit plus. Toutefois il ne l’abandonnera jamais et de temps en temps à la faveur d’une escapade dans le métro, ou d’une installation, il aura recours à son bon vieil appareil argentique. Depuis l’adolescence une question taraude le lycéen Christian, Hippolyte, François, Georges Bouche-Villeneuve, comment peut-il manipuler le temps ? Une énigme qui l’entraînera naturellement vers l’image animée et sa vérité controversée qu’il montrera dans Lettre de Sibérie. C’est alors pour démontrer que la photographie ne peut constamment demeurer fixe, qu’il inventa le roman-photo animé avec son film : La Jetée. Avec Si j’avais quatre dromadaires, pour Chris Marker, le moment photographique est un temps biographique et historique dont la durée s’étale sur une vie, parfois même sur plusieurs générations. Le sujet se transforme en narrateur, ou en interlocuteur interpellant le spectateur. Toujours guidé par une équerre et un fil à plomb, la relique, l’archive, le chaos fuyant les apparences deviennent prophétie pour mieux nous convaincre.

© Robert GRÉLIER

Cet article sera aussi publié dans le numéro de Juin 2018 de la revue JEUNE CINÉMA

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Chris Marker photographe, 1960
"Festival du court-métrage de Tours 1960. © photo Renée Monet ».
Col. © Robert Grélier

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