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Les bonnes recettes de la Cigale

Dans notre film La cigale, le corbeau et les poulets (actuellement dans les salles), nous avons suivi cette bande de « papys de l’Hérault », comme disent les jeunes ZADistes du coin. Cette bande que les spectateurs trouvent très stimulante et qui « donne envie de lutter » nous dit-on. C’est un beau projet… Mais comment s’y prendre demandent parfois les spectateurs les plus motivés parmi les moins expérimentés ? Voici quelques éléments glanés à la Cigale.

1. Une bande

Avec le temps, au fil des premières luttes locales et des rencontres, ils constituent désormais une « bande ». Selon les moments, plus ou moins dense, entre ceux qui partent à l’hosto, les engueulades, les réconciliations, les nouvelles rencontres, les histoires d’amour. C’est comme dans toutes les bandes… Mais celle-là est particulièrement coriace, durable, drôle et pleine de générosité. L’humanité, en quelque sorte. Et il faut bien l’admettre, il y a un personnage central, au caractère bien trempé, au grand cœur, celui qui fait le lien entre tous, parce qu’il a pris ce rôle ou qu’on le lui a donné et que ça convient à tout le monde, le buraliste : Pierre Blondeau.

2. La publication d’un feuillet d’opinion

Pierre Blondeau est le « plumitif » de la bande, le principal auteur qui signe des lettres et des courts articles aussi bien écrits et drôles qu’informatifs, publiés dans La Commune, « feuillet d’opinion du saint-ponais prolétarien » qui, fin décembre 2016, avait atteint le nombre de 300 numéros, à raison d’un tous les 15 jours, objectif que c’était fixé Pierre quand ils ont commencé (tous les numéros sont lisibles ici : http://la-commune.over-blog.com)

Ce feuillet est un véritable vilain petit canard déchainé, photocopié à la demande quand on passe au bureau de tabac presse La Cigale, mais aussi distribué sur le marché et de temps en temps dans les boites à lettres. La grande idée de Pierre Blondeau a été, depuis le début, d’envoyer un exemplaire, accompagné d’une lettre personnalisée et signée, à chaque responsable politique nommément interpelé dans La Commune, du président de la République à l’élu local, ainsi qu’aux préfets, aux gendarmes, sans oublier les plus hauts gradés afin d’être sûr que l’information remonte bien et redescende ensuite. La publication de La Commune, constitue la colonne vertébrale de la bande de La Cigale, en créant un rendez-vous régulier et très attendu par la population et qui a souvent obtenu des résultats, sans jamais tomber dans la diffamation.
Ce véritable organe de presse, au ton pamphlétaire, a gagné sa crédibilité sur le temps par sa rigueur, des informations vérifiées de visu et recoupées, un regard toujours partagé et discuté à plusieurs et un grand sens des responsabilités et de l’empêchement de tourner en rond. A la Cigale, on préfère le « tourner en bourrique ».
La bande de la Cigale n’a rien inventé mais à l’heure où les publications sont de plus en plus individuelles, immédiates et cédées à la seule toile internet dans laquelle on se noie et on disparait, il est utile de rappeler que ce modèle apporte plusieurs avantages :

- Informer la population non connectée des turpitudes du village et des décisions des élus
- Développer sa créativité collectivement. Plusieurs individus trouvent leur rôle dans le feuillet en donnant des informations qui nourrissent les articles, des photos, en participant à la saisie informatique, aux corrections, la mise en page, l’impression, la distribution…
- Engager la conversation avec les autres habitants au-delà des clivages, notamment au moment de la distribution sur les marchés.

3.Un lieu populaire

La Cigale est un bureau de tabac, presse et librairie « régionaliste » puis finalement généraliste où l’on peut trouver des tas de bouquins au fil des rencontres et des lectures du buraliste, des épiciers de Tarnac aux apiculteurs du coin en passant par des livres pour enfants ou des grands classiques de la littérature… On peut même y trouver les dvds des Mutins de Pangée et le livre de François Fillon ! La Cigale est bien placée, puisqu’elle est sur la route principale qui traverse Saint-Pons-de-Thomières, ce village d’environ 2000 âmes au cœur de la vallée du Jaur, dans les hauts cantons de l’Hérault. Autrement dit un endroit de passage… Et le fait qu’il s’agisse d’un bureau de tabac-presse est une contrainte qui s’est vite transformée en force, grâce au génie du lieu, Pierre Blondeau, le buraliste donc. Car depuis des années qu’il ouvre, à partir de six heures du matin, tout Saint-Pons a défilé dans sa boutique, au départ pour acheter des clopes, gratter des jeux, bouffer des bonbons, lire le Midi Libre… Et ceux qui n’ont pas fui chez la concurrence, y rencontrent d’autres gens, d’autres idées, le contraire de l’entre soi, le avec les autres.
Il y a aussi la terrasse, quand « on passe derrière », où ont lieu les réunions, les apéros, les fêtes au rythme des chansons du talentueux barde Maax, qui met une ambiance du tonnerre. Un matin, un gendarme est passé derrière sans rien demander. Alors que le buraliste était aux toilettes, il s’est installé tranquillement à la table avant de demander un café. Pas avare ni rancunier, Pierre Blondeau lui a servi en lui signalant que c’était offert par la maison mais qu’ici, ce n’était pas un bistrot ! Quoi qu’elle en soit, ou quelle paraisse être, La Cigale est un endroit chaleureux, où on a envie de passer et c’est une des clefs de la réussite de cette désormais fameuse bande de papys résistants.
Quelques précautions d’usage cependant si vous voulez passer les voir : ne rodez pas dans la boutique en prenant des photos en cachette car on pourrait vous prendre pour un poulet… Soyez indulgent avec le buraliste si vous le voyez somnoler sur son tabouret et n’oubliez jamais qu’il s’est levé à 5h du mat et souvent couché à peine deux heures avant, entre deux réunions, deux débats, deux manifestations, deux actions coup de poing…

4.Un principe de solidarité

La Cigale est le siège de toutes les causes, perdues ou gagnées, mais des causes à défendre en tout cas. Secours Populaire, BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions), section de la Ligue des droits de l’homme, défense du patrimoine saint ponais, comité de soutien au DAL, solidarité avec le peuple palestinien (notamment par la vente solidaire de produits palestiniens) et Pierre Blondeau y exerce aussi la fonction d’écrivain public bénévole, pour aider toutes celles et ceux qui ne savent pas écrire une lettre administrative par exemple, allant même s’il le faut jusqu’à appeler directement la gendarmerie… en général pour engueuler les gendarmes s’ils n’ont pas fait leur boulot ! Des lettres, des coups de mains en tout genre, un repas chaud quand c’est possible, voir même un matelas et une douche quand un migrant, un exclu, un galérien passe par là…

5. Des lanceurs d’alertes du local au global.

La bande de la Cigale intervient sur tous les fronts, car c’est bien sûr sur tous les fronts qu’il faut résister. Tous à la fois ! Contre l’impérialisme et le capitalisme financier international, pour une préservation de la planète et de ses habitants en général, mais aussi localement contre la destruction du coin par les gros prédateurs sans foi ni loi. Et les luttes locales contre des adversaires connus et proches sont souvent biens plus rudes que les grandes luttes lointaines contre un dictateur étranger que vous n’aurez jamais l’occasion de croiser dans la rue et dont vous n’aurez heureusement pas à fréquenter les geôles. En son pays, même en « démocratie », on risque aussi de prendre des coups. Car les adversaires ne sont pas toujours aussi réglos que vous et trouvent parfois des moyens de pression sur vous et votre famille, surtout si l’un de vos proches en dépend, dans son travail par exemple.
Alors pour bien mener ses batailles, la bande de la Cigale a constaté qu’il était indispensable de ne pas s’isoler et de parler à toutes celles et ceux qui luttent dans la zone, coordonner ses expériences et ses analyses, en mettant parfois son drapeau dans la poche. Il y a surtout cette conscience du bien commun et l’idée qu’on ne lutte pas que pour sa paroisse en reportant le problème sur le voisin. Dans la grande lutte victorieuse contre le projet de méga décharge (SITA), les opposants avaient pondu des propositions alternatives non polluantes, avec traitement du compost, etc. (non retenus par les élus). Dans la lutte contre les éoliennes industrielles qui poussent sur le parc naturel du Haut Languedoc comme des champignons hallucinogènes, sans concertation, il ne s’agit pas de tout refuser en bloc ou de s’en remettre totalement à la production nucléaire mais de se bagarrer pour une reprise en main par les citoyens de la production locale d’énergie. Et quand on demande à la bande de la Cigale : «  Pourquoi vous ne militez pas pour la déviation des camions ? » (plus de 1000 camions traversent tous les jours Saint-Pons-de-Thomières). La réponse est sans équivoque : Pas question de reporter le problème sur les communes voisines, il faut développer le transport ferroviaire et inciter les camions à rouler sur les autoroutes plutôt que de traverser les petits villages parce que leur patrons ne veulent pas passer au péage. Agir local mais penser global.

6. Un principe de dialogue et de libre expression

Pierre Blondeau dit toujours qu’il n’a pas beaucoup de certitudes mais beaucoup de convictions. A la Cigale, on discute de tout et avec tout le monde. C’est un principe que de causer avec tout le monde, même si c’est long, même si ça fait du bruit, même si on doit s’engueuler, car un jour on se réconciliera. Pour autant que nous avons pu observer la bande, il y a chez beaucoup d’entre eux une grande faculté d’écoute et de dialogue… Pierre Blondeau parle même avec les forces de l’ordre, même avec les gens d’un autre bord quand la situation se présente. Puisque ces gens sont bien là, et que le monde est trop petit pour les contourner, Pierre Blondeau est convaincu qu’on ne change pas le monde en restant isolé dans son coin avec ses certitudes et son petit confort intellectuel et qu’il faut prendre les choses à bras le corps, sabre au clair s’il le faut. Il se pourrait bien que la raison soit de son côté.

7. Beaucoup d’humour et de plaisir

C’est la clef de la persévérance et de l’opiniâtreté exceptionnelle qui anime la bande de la Cigale. Le plaisir d’être en bande, de déconner, de faire des bouffes, de picoler ensemble, de chanter, danser… De ne jamais oublié le principe de la célèbre anarchiste Emma Goldman : « Je ne ferai jamais partie de votre révolution si je ne peux pas danser ».

O.A, 17 février 2017.

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